Santé : comment l’IA s’apprête à bouleverser notre rapport au soin

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Photo par Landon Arnold via Unsplash

 

Imagerie médicale, aide au diagnostic, prévention de nouvelles pandémies… L’Intelligence Artificielle est aujourd’hui porteuse de grandes promesses pour le secteur de la santé. Comment ces technologies vont-elles changer notre rapport au soin ? Découvrez les réponses du panel d’experts réuni par Bpifrance.

 

Making off

1950. Cette année-là, Édith Piaf enregistre l’Hymne à l’amour, le premier stylo à bille jetable Bic Cristal est lancé, Maurice Herzog et Louis Lachenal grimpent au sommet de l’Annapurna, mais surtout, Alan Turing pose le principe de l’intelligence artificielle à partir de l’expérience du test de Turing. A défaut de pouvoir interroger ce dernier, une conférence Let’s Talk Santé Numérique organisée avec Inetum était justement consacrée, le 7 juillet dernier, aux enjeux de l’usage de l’IA dans la santé, .

Les événements Let’s Talk Santé Numérique sont des conférences dédiées aux membres de la Communauté Santé Numérique Bpifrance, avec des talks courts et percutants réunissant des invités inspirants.

 

A cette occasion, nous vous proposons de revenir sur plusieurs questions majeures de cette thématique à travers des témoignages recueillis lors de cette conférence, mais aussi auprès d’autres spécialistes français du domaine.

 

Notre panel :

 

  • Alexandre Guenoun, CEO de Kiro qui s’adresse aux acteurs de la biologie médicale.
  • Luc Soler, Président de Visible Patient, un laboratoire en ligne de modélisation 3D d’images médicales.
  • Alexandre Templier, Président de Quinten Health, société spécialisée dans l’intelligence artificielle en santé. 
  • Christophe Lala, Président Medtech Consulting et Ex Président GE Healthcare.
  • Jean-François Meder, Président de la Société Française de Radiologie.
  • Guillaume Assie, Médecin endocrinologue à l’hôpital Cochin et Directeur de la chaire IA en santé à la Faculté de santé (Université de Paris). 
  • Bernard Castells, Praticien Hospitalier au CHU Caen et ancien directeur de l’Innovation & Transformation du CH de Valenciennes.

Questions croisées


Comment imaginer la complémentarité humain-machine des hôpitaux de demain ?

Alexandre Guenoun : La prévalence croissante des maladies chroniques, le vieillissement de la population et l’arrivée constante de nouveaux tests et technologies, amènent une augmentation sans précédent de la demande de soins. En parallèle, le corps médical et les hôpitaux en première ligne, font face à un temps et des ressources de plus en plus limités. Cet écart entre les besoins et les ressources nécessite l’implémentation de nouvelles solutions automatisées, qui loin de remplacer les professionnels de santé, s’inscrivent donc dans la continuité de leurs métiers. En libérant du temps médical et en aidant à fournir un diagnostic plus rapide, plus pertinent et plus fiable, elle facilite les interactions avec les patients, pour améliorer la prise en charge. Avec l’Intelligence Artificielle et l’arrivée d’une médecine de plus en plus personnalisée, les professionnels de santé sont à l’aube d’un tournant et certains métiers commencent à évoluer. Pour autant, les outils technologiques ne remplaceront jamais le contact humain et la main qui se pose sur un bras pour rassurer.

 

Alexandre Templier 

Ce sera toujours au médecin de livrer son diagnostic et de prescrire un traitement. Et pour cause : l’intelligence artificielle n’a pas de conscience et ne peut donc endosser une responsabilité auprès du patient. Prenons l’exemple de l’imagerie médicale. L’IA permet aujourd’hui de détecter, de manière extrêmement précise – l’apparition d’anomalies pouvant préfigurer des tumeurs ou des maladies graves. Un tel résultat ne peut être communiqué au patient avant d’avoir été analysé et interprété par le médecin. Ce n’est pas à la machine de livrer un diagnostic final. Affirmer cette conviction, c’est déjà une manière de démystifier l’usage de l’IA et tous les fantasmes qui l’accompagnent.

 

Jean-François Meder

Quand on est radiologue comme moi, comment ne pas être enthousiaste devant toutes les nouvelles solutions technologiques proposées. Cela dit, je crois qu’il faut aussi être vigilant. La qualité des produits n’enlève pas l’importance du regard du professionnel. On entend régulièrement que l’intelligence artificielle est un gain de temps, donc un gain de productivité. C’est vrai pour la médecine de masse, mais cela ne concerne pas toutes les formes de médecine. Par ailleurs, les tâches fastidieuses sont aussi celles qui m’ont permis d’apprendre mon métier. Je serais inquiet de voir l’intelligence artificielle débarquer et empêcher tout enseignement et toute formation aux médecins moins expérimentés.

 

Christophe Lala

L’imagerie médicale est un secteur qui est digitalisé depuis très longtemps puisque toutes images de scanner ou d’IRM sont déjà reconstruites. Tous les équipements d’images contiennent aujourd’hui des logiciels de reconstruction d’intelligence artificielle qui permettent de gagner du temps et d’aller vers plus de finesse. Vous avez également des objets connectés qui sont capables de générer de l’efficacité organisationnelle. Mais la grande tendance qui est en train d’émerger, c’est celle des places de marché. Demain, avec un visualiseur universel, vous allez pouvoir aller chercher des applicatifs par spécialité, en fonction des besoins de votre unité.

 

Faut-il envisager un cadre éthique pour l’usage de l’IA dans la santé ?

Guillaume Assie

Je suis un fervent défenseur du concept de médecin augmenté. Et non pas de médecin remplacé ou de soignant augmenté. C’est-à-dire qu’il doit y avoir derrière cette notion d’IA un objectif de progrès. Le concept de garantie humaine est fondamental. Quoi qu’il arrive le médecin doit rester responsable de son patient. C’est un élément fondamental du développement de cette technologie. Quand on parle d’intelligence artificielle, on pense naturellement à des spécialités comme la radiologie, mais cette technologie peut aussi faire progresser le travail des infirmières ou des secrétaires sans les remplacer. Jamais un robot ne remplacera l’humanité d’un soignant.

 

Luc Soler

Il n’est pas question de laisser les pyromanes jouer avec le feu. Je prends volontairement cette image car elle me fait penser à la légende de Prométhée qui a donné le feu aux hommes. Même s’il pouvait avoir un caractère dangereux, le feu a fait progresser l’humanité. L’enjeu est le même avec l’IA : il faut domestiquer ce nouvel outil. Les autorités doivent fixer des règles pour identifier les pyromanes et les empêcher d’agir. C’est d’ailleurs l’objectif de la Commission européenne qui travaille sur de nouvelles mesures en faveur de la confiance dans l’intelligence artificielle.

 

Alexandre Guenoun

Ce cadre éthique existe déjà, heureusement, et concerne à la fois le corps médical et les technologies elles-mêmes. Mais il doit évoluer sans cesse, car le progrès médical ne consiste pas seulement à fournir des algorithmes aux médecins. Il faut par exemple s’assurer de la provenance et de la qualité des données sur lesquels ces algorithmes sont utilisés ainsi que de la qualité du fabricant et de son expertise. Dans le cadre d’une evidence based medicine à laquelle le machine et le deep learning contribuent, les outils IA doivent êtres continuellement confrontés sur le terrain pour améliorer leurs performances et leur efficacité. Les autorités de santé doivent également contrôler que les soignants ont été parfaitement formés à l’usage de ces algorithmes et en comprennent les enjeux.

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Comment faire accepter un diagnostic assisté par l’IA au patient ?

 

Bernard Castells

Le médecin n’a pas un engagement de résultat mais un engagement de moyens. S’il continue d’utiliser des technologies obsolètes ou peu pertinentes, il ne remplit pas ce contrat de moyen. « Je fais tout pour proposer à mon patient ce qu’il y a de meilleur ».  Dans cette logique, l’usage de l’IA doit devenir une pratique normale tant pour le patient que pour ce médecin. C’est ce message qu’il faut porter en expliquant que l’utilisation de ce type de technologies ne réduit pas le rôle du médecin, ne change pas la relation avec son patient, mais permet au contraire de lui offrir les meilleures conditions de diagnostic et de traitement possibles.

 

Alexandre Templier

Il y a un devoir d’information du patient. Le médecin devra indiquer qu’il a eu recours à un système d’IA pour établir son diagnostic ou ses prescriptions. Cette nouveauté ne doit pas être perçue négativement par celui qui vient consulter et qui découvre que son cas sera évalué à la lumière d’un algorithme. Il y a un important travail de pédagogie à mener auprès du grand public. Nous devons démontrer par des chiffres et des exemples concrets que le recours à des solutions IA réduit la part d’incertitude dans les diagnostics et l’effet des traitements.

 

L’erreur médicale est-elle encore possible à l’heure de l’intelligence artificielle ?

Luc Soler

Oui. Tout simplement parce qu’il est impossible de réduire le risque à zéro. Par définition, l’erreur est humaine. Mais l’IA peut également se tromper. Le monde de l’aéronautique nous en offre un très bon exemple. Dans ce domaine, les technologies informatiques n’ont pas cessé de progresser et de se diffuser depuis des décennies. Pourtant, on assiste toujours à des accidents d’avion. L’erreur médicale continuera à exister, mais l’objectif, c’est de la réduire au plus bas niveau possible.

 

Bernard Castells

Bien sûr que l’erreur médicale persistera ! De la même façon qu’un médecin peut mal interpréter une image de scanner ou d’IRM, il peut se tromper dans l’analyse fournie par une IA. L’important c’est d’être certain que l’outil a été utilisé correctement. Si le médecin n’a pas été formé à l’usage de l’IA, alors l’erreur pose gravement question. S’il se trompe alors qu’il dispose de la compétence nécessaire pour se servir de ce type d’outil,  alors l’erreur est inhérente à sa responsabilité de soignant.

 

Doit-on considérer l’IA comme un point de rupture dans l’histoire de la médecine ou plus simplement comme un nouvel outil au service du corps médical ? 

Alexandre Guenoun

Pour moi c’est un outil extrêmement novateur en termes de performances et de possibilités d’applications, dont on ne perçoit pour l’instant encore qu’une petite partie de l’impact. A l’image du scan ou de l’IRM il y a quelques décennies. On voit toutefois l’IA progressivement se faire une place dans le quotidien des médecins et faire évoluer progressivement leurs pratiques. Il faut toutefois rester vigilant et éviter de créer une médecine à deux vitesses, qui engendrerait cette fois une rupture entre d’une part les professionnels formés à ces outils et qui en comprennent les enjeux, et d’autre part ceux qui n’y ont pas accès. La grande différence avec les précédents outils innovants auxquels le corps médical a eu accès, c’est la rapidité avec laquelle l’IA est entrée et se fait une place dans le parcours de soins. Elle est aujourd’hui assez démocratisée, et reste une technologie plutôt abordable et simple de prise en main pour les professionnels de santé. Il revient donc désormais au corps médical de bien se l’approprier.

 

Luc Soler

Je pense qu’il y a effectivement une révolution qui se prépare grâce à la réduction de l’incertitude qu’offre l’IA. Qu’est-ce qui manque pour que cette révolution se confirme sur le terrain ? L’apparition de formats standardisés pour les données collectées et une évolution des habitudes des personnels de santé. Actuellement, les établissements ou médecins qui souhaitent s’équiper en solutions IA se retrouvent face à une multiplicité de format de données et des méthodes de collecte de ces données. Si le monde médical s’accorde avec les industriels sur des formats standards comme l’a fait l’imagerie médicale avec le format DICOM, ils seront intégrés dans les solutions de capture d’information. Les utilisateurs pourront alors apprendre plus facilement à enregistrer ces données réutilisables et donc recyclables pour l’apprentissage de l’intelligence artificielle. Une médecine de précision guidée par l’IA deviendra alors véritablement une réalité pour tous.

 

Alexandre Templier

Même s’il faut toujours se méfier des effets d’annonces, pour moi l’IA est sans conteste une technologie qui va profondément influencer le monde médical. A une condition : la convergence des systèmes d’information et l’apparition de modèles de référence par pathologie. L’intelligence artificielle ne tiendra ses promesses que si les données sont interopérables et partagées. C’est le point clé pour faire de l’apprentissage automatique, développer des algorithmes puissants et faire bénéficier tous les hôpitaux et médecins de cette évolution technologique. Je salue d’ailleurs le travail engagé par l’Agence Numérique de Santé sur ce sujet de la convergence digitale.

 

Bernard Castells

C’est une vraie rupture parce que l’IA devrait s’imposer comme un formidable outil de coordination des acteurs de santé. Du domicile, au cabinet du médecin en passant par l’hôpital, toutes les informations vont pouvoir transiter et s’échanger plus facilement pour faciliter le parcours de soin des patients. En cinq ans, l’usage de l’intelligence artificielle dans la santé a fait plus de progrès que lors des deux décennies précédentes. La période qui s’ouvre s’annonce passionnante.

 


Pour aller plus loin…

Vous vous intéressez à l’avenir de la santé et à l’usage des technologies par le monde médical ? Inscrivez-vous et visionnez les éditions passées et à venir du Let’s Talk Santé Numérique. Proposé par Bpifrance, ce format de conférence propose à chaque événement d’explorer une thématique de la santé numérique à travers les témoignages et visions d’acteurs issus à la fois des mondes de la santé et de la technologie. A l’image des échanges courts et inspirants de l’émission de juillet dernier consacrée à l’IA & Santé et organisée en collaboration avec Inetum en juillet dernier. La secteur de la santé innove : parlons-en !

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