Au delà de l’affichage, vers une prise en compte concrète des indicateurs extra-financiers

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Photo par Charles Deluvio via Unsplash

 

Mesurer la performance d’une entreprise non seulement par ses résultats financiers, mais aussi à travers ses impacts sociaux et environnementaux. C’est le principe des indicateurs extra-financiers. Un concept qui faisait l’objet, le 23 septembre dernier, d’une conférence Totem de Bpifrance Le Hub modérée par la journaliste Florie Debailleux, Directrice de production d’Usbek & Rica.

 

À travers la montée en puissance de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) ou la création du statut d’entreprise à mission, les organisations ont largement pris conscience, ces dernières années, de leur rôle à jouer dans la transformation de la société vers un avenir plus durable. Mais comment intégrer des indicateurs extra-financiers (ESG) dans leur valorisation et l’évaluation de leurs projets ? Face à la jungle des référentiels et indicateurs, Christophe Thibierge, Associate Professor à l’ESCP prône l’adoption par les organisations d’un trépied comptable inédit :  risque-rentabilité-durabilité.

 

« Dans la finance d’entreprise classique, le couple risque-rentabilité est un outil incontournable depuis toujours. C’est à travers lui que les décisions sont prises. Le problème, c’est qu’il n’intègre pas, ou très peu, de critères extra-financiers. Autrement dit, lorsqu’une entreprise doit choisir entre un projet particulièrement vertueux sur le plan social et environnemental mais dont le couple risque-rentabilité est légèrement inférieur à un projet polluant ou néfaste socialement, le choix se portera sur ce dernier. » D’où l’importance de passer à un modèle triangulaire de finance durable (risque-rentabilité-durabilité) pour favoriser un mieux-disant environnemental et social lors de la prise de décision.

 

En finir avec l’affichage et le greenwashing

Une approche que défend également Lucie Pincon, directrice de l’ONG Reclaim Finance. Même si l’intégration de la dimension durable dans les normes comptables ne constitue qu’une première étape vers la transformation vertueuse des entreprises selon elle. « J’aime bien cette idée du trépied car elle permet d’affirmer que la soutenabilité a un prix et qu’il faut donc l’intégrer lors de chaque prise de décision. Cela dit, il faut être réaliste : la plupart des organisations qui intègrent aujourd’hui les critères extra-financiers le font plutôt dans une logique d’affichage, de greenwashing. Pour beaucoup, les critères ESG sont encore abordés dans une approche de performance financière alors qu’ils devraient être un socle pour toute l’entreprise.»

 

Afin d’accélérer la transition, l’ONG Reclaim Finance se présente donc comme une lanceuse d’alerte pointant du doigt les impacts des acteurs financiers sur le climat et les populations. Son action prend la forme d’activités de recherche, d’analyse de la réelle soutenabilité des portefeuilles de financement des entreprises du secteur de la finance et enfin, d’un accompagnement vers des pratiques plus vertueuses. Un sujet particulièrement crucial, notamment dans un pays comme la France, fort du quatrième secteur bancaire mondial.

 

Des initiatives exemplaires pour faire bouger les lignes

Sur le terrain, certaines entreprises pionnières – et notamment des startups – se sont déjà largement engagées dans une approche plus durable de leur activité et de leur comptabilité. C’est le cas WeMaintain, une jeune société innovante spécialisée dans la maintenance et travaux d’ascenseurs. « Notre entreprise a été fondée en 2018 sur l’idée qu’il était non seulement possible d’améliorer l’expérience utilisateur de nos clients, mais aussi d’offrir de meilleures conditions de travail aux techniciens de notre secteur, rappelle Philippe Platon, directeur financier de WeMaintain.

 

« Pour reprendre l’image du trépied, le nôtre reposerait sur un trio stratégie-valeurs-finance. Si nous n’intègrons pas l’un de ces trois axes dans un projet ou une décision stratégique, c’est que nous ne respectons pas nos engagements fondateurs. », poursuit-il. Reconnue entreprise à mission en 2019, WeMaintain s’est depuis dotée d’un comité de pilotage qui travaille au suivi d’indicateurs extra-financiers portant sur six grands sujets : la diversité, l’environnement de travail des salariés, les conditions de travail des techniciens, la rémunération, l’impact environnemental et enfin la formation. Autant d’enjeux que les dirigeants de la startup veillent à intégrer non seulement dans les tableaux de bord de leurs équipes, mais aussi dans leurs relations avec leurs actionnaires et investisseurs.

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Favoriser l’accès à l’emploi pour toutes et tous

Autre exemple inspirant présenté lors de la conférence TOTEM : Bruce. Agence de recrutement digitale spécialisée dans les contrats courts (CDD et intérim), cette startup porte également une attention particulière aux indicateurs extra-financiers. Fondée en 2016, elle s’est fixée pour mission de rendre le monde de l’emploi plus juste et plus efficace à travers deux outils. D’abord un algorithme de matching qui doit permettre de retirer les biais à l’embauche lors des phases de recrutement. Mais aussi une gestion plus humaine des talents, à travers la formation systématique des chargés de recrutement aux pratiques non discriminantes.

 

« Dans l’histoire de Bruce, nous avons structuré très tôt une fonction RSE. Cela s’inscrivait en cohérence avec nos engagements initiaux. Nous souhaitions à la fois trouver des partenaires pour nous accompagner, mais aussi viser des labels nous permettant de mieux mesurer notre impact et atteindre un certain niveau d’excellence en matière de responsabilité » explique Hawa Dramé, directrice Marketing de Bruce. L’entreprise répond ainsi aux exigences du label EcoVadis ou de l’initiative Global Compact des Nations-Unies. Bruce s’intéresse également à des indicateurs extra-financiers directement en lien avec son secteur d’activité. La société peut ainsi se féliciter de placer environ 13 % de candidats issus de quartiers prioritaires de la politique de la ville, alors que cette catégorie ne représente aujourd’hui que 5 % de la population active française.

 

Demain, tous responsables ?

Concernant l’adoption de ce type d’approches comptables par les entreprises dans les années à venir, les participants de la conférence TOTEM se veulent à la fois optimistes et réalistes. Christophe Thibierge imagine ainsi un recours plus massif des organisations à la méthode Care, un outil de comptabilité durable qui s’inscrit en opposition à la comptabilité classique. « Prenez une entreprise chimique qui a implanté son usine à côté d’un fleuve et qui l’utilise pour le refroidissement de ses installations et circuits de production. En comptabilité classique, on ne peut pas mettre ce fleuve au bilan de l’entreprise. En comptabilité durable, ce fleuve qui a contribué à l’activité économique de l’entreprise sera automatiquement inscrit au passif sous la forme d’une dette qui sera due soit aux collectivités locales, soit aux générations futures, soit à mère nature. L’entreprise devra également assumer les coûts d’entretien du fleuve (filtrage, réintroduction des espèces…) ». 

 

De son côté, Lucie Pincon incite les entreprises à s’engager encore davantage dans une logique d’impact. Autrement dit : refuser les projets non vertueux plutôt que tenter de les “compenser” une fois qu’ils sont engagés. Un mouvement semble avoir tendance à prendre de l’importance. « En France, Axa a été l’un des premiers groupes – dès 2007 – à ne plus seulement s’intéresser à l’impact du changement climatique sur le niveau de performance de ses actifs, mais aussi à mesurer l’impact de son portefeuille sur le climat (émissions de gaz à effet de serre, biodiversité…). Cela a conduit le groupe à décider de ne plus soutenir de projets liés au charbon ou aux énergies fossiles. Ce principe est aujourd’hui suivi par plus d’une vingtaine d’acteurs internationaux de la finance. »

 

Une volonté d’agir pour demain que partagent évidemment les deux startups témoins de la conférence TOTEM. Hawa Drame de Bruce pointe ainsi l’importance nouvelle donnée par les investisseurs aux actions de RSE des startups en quête de financement. « Nous avons la chance de compter parmis nos investisseurs Sofiouest dont le slogan est “humain et capital”. Ce ne sont pas que des mots. Aujourd’hui, nous ressentons la volonté des investisseurs de prendre en compte les critères sociaux et environnementaux dans leurs choix d’investissement. »

 

De son côté, Philippe Platon retient l’appétence toujours plus grande des clients de WeMaintain pour des offres de services durables. « Nous proposons désormais une offre autour de la data et de la performance énergétique. Cela répond à une réelle demande de nos clients qui ont tendance à être de plus en plus exigeants sur ces aspects. Ils recherchent des partenaires capables de leurs fournir des indicateurs de suivi en lien avec la RSE.» Méthodes innovantes, grands groupes engagés, startups pionnières, aucun doute à l’issue de cette conférence TOTEM : les indicateurs extra-financiers ont de l’avenir.

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