Eclore Actuators, le pliage industriel au service de la robotique de précision

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En quelques années, Eclore Actuators s’est imposée comme un acteur singulier dans le paysage deeptech industriel français. Fondée à Nantes en 2019, la startup développe un procédé industriel de pliage de polymères permettant de concevoir des composants souples, compacts et durables, capables de remplacer des systèmes mécaniques complexes dans des environnements industriels contraints.

Pierre Gautier-Le Boulch, fondateur & CEO d'Eclore

À la croisée de la robotique industrielle, de la défense et du spatial, Eclore ne revendique pas une innovation produit classique, mais une innovation de process. Son savoir-faire repose sur la conception et l’exploitation de machines capables de produire, en série, des composants monomatériaux pliés, combinant étanchéité, résistance mécanique et capacité d’actionnement. Une approche qui répond à des enjeux industriels concrets : réduction des arrêts machine, fiabilité accrue et simplification des architectures mécaniques.

Après plusieurs années de R&D et une phase d’exploration marché marquée par des ajustements stratégiques, Éclore a identifié un segment clé : la robotique industrielle de précision, et plus particulièrement les robots SCARA, très présents dans les lignes d’assemblage et l’électronique. Un marché exigeant, où la durabilité et la performance priment sur le seul critère du prix.

Début 2026, la startup franchit une nouvelle étape avec une levée de fonds de 3 millions d’euros, réunissant notamment Bpifrance Amorçage Industriel, UI Investissement, Sodero et Pays de la Loire Participations. Avec cette levée, la jeune pousse entend renforcer son outil industriel, accélérer son développement commercial et structurer son déploiement international, avec un focus stratégique sur le Japon, épicentre mondial de la robotique industrielle premium.

Vous êtes ingénieur de formation. Comment passe-t-on du spatial à la robotique industrielle ?

Pierre Gautier-Le Boulch : Je viens d’un parcours assez classique d’ingénieur. Aux Mines de Saint-Étienne, j’ai eu l’opportunité de partir à l’étranger, notamment en Corée du Sud, où j’ai travaillé sur des sujets liés à l’architecture navale et à la propulsion spatiale. C’est là que j’ai découvert l’usage du pliage, inspiré de l’origami, pour optimiser le poids et l’encombrement des structures envoyées dans l’espace.

Ce qui m’a frappé, c’est le décalage avec l’industrie du quotidien. Dans le spatial, le pliage est omniprésent pour des raisons évidentes de coût et de performance. Mais dans l’industrie classique, on manipule très peu de produits pliés. J’ai commencé à me demander s’il n’était pas possible de transposer ces principes à des applications industrielles.

 

Démonstration au salon iRex

Comment cette intuition s’est-elle transformée en projet entrepreneurial ?

P.G-L.B. : Au départ, je n’avais pas forcément l’ambition de créer une entreprise. En rentrant en France, j’ai demandé à mon école l’autorisation de consacrer plusieurs mois à ce sujet dans les laboratoires, afin de tester la faisabilité d’un nouveau procédé industriel, sans objectif produit immédiat.

Ces premiers travaux m’ont permis de lever une partie du risque technique. En 2019, j’ai créé Éclore pour disposer d’un cadre et d’un espace de travail. J’ai été hébergé dans une pépinière d’entreprises à Nantes, ou j’ai pu construire les premières machines et démontrer que le procédé était industrialisable.

Les premières années ont été financées par un mix de fonds propres, de revenus issus d’une activité de conseil et de dispositifs publics de soutien à l’innovation, notamment via Bpifrance. En 2022, j’ai réalisé une première levée de fonds auprès de proches, qui m’a permis de constituer une équipe et de me consacrer pleinement au développement d’Éclore.

Concrètement, qu’apporte votre procédé aux industriels ?

P.G-L.B. : Notre procédé permet de fabriquer des composants en polymère plié, capables d’être à la fois étanches et actionnables. Concrètement, on utilise de l’air ou du gaz pour faire bouger le composant, comme un piston, mais en beaucoup plus simple, avec une seule pièce au lieu de dizaines.

L’intérêt industriel est majeur. Là où un système classique nécessite une multitude de pièces – joints, vis, éléments mécaniques mobiles -, nous concentrons la fonction dans un seul composant. Cela réduit les points de défaillance, améliore la compacité et augmente fortement la durée de vie. Dans certains cas, nos solutions sont jusqu’à cinq fois plus durables que les produits conventionnels.

Les débuts commerciaux n’ont pourtant pas été immédiats. Qu’est-ce qui a été le plus difficile ?

P.G-L.B. : En 2023, nous avons commencé à commercialiser un premier produit de protection destiné à des secteurs comme l’agriculture ou le BTP. Techniquement, ça fonctionnait très bien, mais nous nous sommes rendu compte que nous ne ciblions pas le bon marché. Ces secteurs sont très sensibles au prix, alors que notre proposition de valeur repose sur la durabilité et la performance dans le temps.

Fin 2023, nous avons ouvert très largement le champ des possibles en explorant de nombreuses applications, et surtout en écoutant le marché. C’est ainsi que nous avons identifié la robotique industrielle comme un segment beaucoup plus pertinent.

 

L’équipe d’Eclore Actuator

 

Pourquoi la robotique, et pourquoi le Japon en particulier ?

P.G-L.B. : La robotique industrielle concentre des enjeux de fiabilité, de précision et de continuité de service très forts. Nos solutions répondent exactement à ces problématiques. Quant au Japon, c’est historiquement la terre de la robotique industrielle. Une très grande partie des constructeurs mondiaux y sont implantés.

Aujourd’hui, ces acteurs font face à une concurrence chinoise très agressive sur les prix. Pour se différencier, ils doivent monter en gamme. Nos composants leur permettent d’améliorer la fiabilité des robots et la satisfaction client et donc d’adresser des marchés plus exigeants. Depuis fin 2025, nous avons engagé activement notre développement sur place, avec des retours très encourageants.

Vous venez d’annoncer une levée de fonds de 3 millions d’euros. À quoi va servir cet argent ?

P.G-L.B. : Le premier levier, c’est clairement le commercial, en France et surtout à l’international. Cela passe par le renforcement des équipes et par une présence terrain, notamment au Japon.

Le second levier concerne l’outil industriel. Nous venons d’emménager dans une nouvelle usine à Nantes, où nous concevons et exploitons nos propres machines de production. Cette levée va nous permettre de monter en puissance pour répondre à nos premiers grands comptes, qui entrent en production série cette année.

 

Soufflets de protection cylindrique

 

Vous travaillez aussi avec la défense et le spatial. Comment ces marchés s’intègrent-ils à votre stratégie ?

P.G-L.B. : La robotique industrielle est aujourd’hui notre marché principal, mais c’est aussi un secteur avec des cycles de vente très longs. Lorsqu’on travaille avec des constructeurs de robots, il faut passer par de nombreuses phases de validation : essais, audits, intégration sur les machines, puis passage en production série. Entre les premiers échanges et les volumes récurrents, il peut s’écouler deux à trois ans.

La défense et le spatial s’inscrivent dans cette même logique de temps long, mais avec des enjeux encore différents. Dans le spatial, nous travaillons sur des systèmes de protection ou de déploiement destinés à des environnements très contraints, comme des applications lunaires ou martiennes. Dans la défense, nos technologies sont utilisées pour des systèmes d’éjection de capteurs ou de leurres, là aussi avec des exigences de fiabilité très élevées.

Ce sont des marchés à forte valeur ajoutée, avec peu de volumes à court terme, mais qui jouent un rôle structurant pour l’entreprise. Ils permettent de renforcer notre expertise technologique et s’inscrivent pleinement dans une logique de souveraineté industrielle et technologique, tout en préparant des relais de croissance à plus long terme.

Pourquoi avoir choisi Bpifrance comme investisseur et partenaire ?

P.G-L.B. : J’attends avant tout de mes investisseurs un regard bienveillant, mais capable de challenger. Le fait d’avoir des actionnaires autour de la table crée une pression saine, qui aide à structurer l’entreprise, à se focaliser et à avancer plus vite.

Au-delà de l’apport en capitaux, nous avons déjà sollicité le Hub Bpifrance de manière très concrète, notamment pour des mises en relation business avec des grands comptes, en particulier dans la défense.

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